On était dans la manif
Le 17 octobre, nous avons marché avec ma compagne dans les rues de la grande ville du coin. Chercher un rassemblement comme celui-là n’est pas chose aisée. 3 lieux de rdv sur les sites internet fraichement lancés de Gilets Jaunes 2.0. Gare, galerie marchande, préfecture. Le triangle de toutes les villes centre des départements français. Nous avons commencé par la galerie marchande, rien, avant d’atteindre le cortège à la préfecture.
J’ai 26 ans et pourtant je me sentais terriblement vieux. Choqué de l’âge des autres manifestants. J’avais l’habitude d’être parmi les plus jeunes mais je n’étais pas retourné en manifestation depuis le 49.3 de la réforme des retraites au printemps 2023 – course poursuite incessante, un bordel jamais vu, dans les rues de Paris. Leur âge m’a frappé mais leur tenue encore davantage. Du noir, des tenues sombres, ou des déguisements. Mais surtout les visages étaient couverts. Cela tranchait avec le cortège d’aguerris, des habitués des mouvements sociaux et des manifs, drapeaux d’organisations sur l’épaule, un cortège familial aussi avec des enfants. Ou des vieux, ou des très jeunes. Tenues quotidiennes, têtes et visages découverts. À la vue des premiers masqués, petite peur. Je croyais être face au bloc tout de suite, que ça allait partir en vrille ici rapidement. Et puis finalement, en regardant vers l’avant du cortège, c’était un bloc gigantesque, tous les lycéens, étudiants avaient opté pour cette tenue, quelques lunettes de piscine, du sérum phy à portée de main.
Les jeunes masqués (masques chirurgicaux, FFP2, à cartouche, un bout d’écharpe, un pull qui remonte haut, un keffieh) partout riaient, regardaient intrigués les CRS postés plus loin dans la rue, débattaient des issues du mouvement, de leurs cours, de savoir si l’on était suffisamment nombreux. Aucune menace, pour personne. Il y avait des médics aussi, un rôle répandu dans toute la France depuis les manifestations des Gilets Jaunes de l’hiver 2018/2019. La manifestation, comme le football, elle a changé. Montrer son mécontentement, qui demandait auparavant une culture de la manif et de l’engagement, la peinture d’une banderole la veille, demande aujourd’hui une préparation physique, intellectuelle et vestimentaire rigoureuse.
On est certains qu’on sera gazés, il faut se masquer. On est certains qu’il y aura des blessés, il faut les soigner. On est certains qu’on sera maltraités, mal jugés, de manière expéditive, pour donner l’exemple, on écrit un numéro d’avocat sur notre bras et on connaît nos droits en GAV. La préparation des gars et des filles de la désobéissance civile en 2019/2020 s’est imposée à tous ceux qui veulent seulement marcher pour faire nombre. Les banderoles sont moins nombreuses, chacun ramène sa pancarte. Les cortèges fleurissent de slogans que le gouvernement, par sa police, cherche à écraser.
Manifester épuise et effraie. Ma compagne n’était pas tout à fait rassurée. Notre tour de la ville, à grand pas, s’est pourtant bien déroulé. Siamo tutti antifascisti ! qu’on criait. Et ma compagne a appris ce rythme si particulier qui nous lie aux camarades d’un bout à l’autre de la France, voire d’Europe, ceux avec qui on partage un petit quelque chose du sens que l’on veut donner à notre communauté. Au-delà d’être antifascistes, nous étions là pour prolonger les revendications des lycéens, des étudiants et de leurs profs (que nous sommes) pour qui : c’est la franche galère. On vit de rien et on doit tout faire, foutre des rustines partout et bricoler matériellement et pédagogiquement. Et, pendant, on subit un dénigrement permanent, des caricatures qui collent à la peau. Que ce soit dans des interactions au quotidien ou de la part des élites politiques et médiatiques de ce pays.
Rentrer du 17, c’était se rendre compte que la manif avait changé durablement. Depuis une vingtaine d’années selon les spécialistes du maintien de l’ordre. Mes déambulations personnelles dans des manifs depuis 2018, elles, m’ont fait devenir témoin de l’approfondissement de ces pratiques policières du contact et de l’amplification des contre-pratiques des manifestants pour s’en protéger et persévérer.
Rentrer du 17, c’était aussi assister à une soirée qui marquera durablement la vie politique française. Une soirée explosive racontée ou analysée dans la prochaine chronique.
Être rentré du 17 et subir les jours qui ont suivi, c’était le besoin de créer ce blog.
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